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DÉLIRE 25

Un voyage dans l'esprit tortueux (torturé ?) de Steve Harris

Syl

Avertissement : ce texte était au départ une courte bafouille que je comptais poster sur le forum de MaidenFans, mais une idée en entraînant une autre la courte bafouille s'est muée en longue dissertation et j'ai cru plus opportun de la proposer à Maverick pour la page des délires du Commentaire. À la base je voulais comparer mes vues avec un maximum de personnes donc si vous avez une opinion sur le sujet, n'hésitez pas à m'en faire part. Certains d'entre vous verrons peut-être dans ces lignes une tentative d'intrusion malsaine dans l'intimité de Steve Harris. Il n'en est rien, la vie privée des artistes m'intéresse relativement peu. J'ai juste constaté que la peur de l'au-delà était un thème récurrent dans les chansons de Steve et j'ai cherché un fil conducteur dans son œuvre mais un tel sujet touche évidemment à des choses très personnelles.

 

Dans le programme du Dance of Death Tour, Steve Harris le bassiste d'Iron Maiden dit : « Penser à la mort est quelque chose qui traverse l'esprit de chacun à certains moments de la vie. L'idée de ce qu'il peut y avoir ensuite, que vous croyiez ou non en une vie après la mort, évoque des idées et des émotions très diverses. [...] Les gens ont peur et sont intrigués par l'inconnu et c'est quelque chose de très puissant. Maintenant c'est peut être moi qui y pense plus que les autres. »

Ah oui, vraiment ?

De fait, si l'on se réfère aux textes que Steve écrit depuis 30 ans il saute aux yeux que l'au-delà est son thème de prédilection. Il y a de nombreuses manières d'aborder le sujet et il est remarquable que Steve le fait de façon extrêmement personnelle à travers ses expériences mystiques et extrasensorielles. Dans cet essai, j'étudie la manière dont est abordé le sujet et son évolution. Je n'explique pas chaque vers et chaque chanson reliés à ce thème mais seulement ceux qui me semblent les plus significatifs.

Steve a écrit de nombreuses chansons qui traitent de personnages inspirés par le cinéma et la littérature ou bien imaginaires sans que ces personnages soient très bien définis. Quoiqu'il en soit, dans la plupart des cas ces chansons ou certaines parties de ces chansons parlent de sensations, de sentiments et de réflexions qui pourraient aussi bien être ceux de Steve Harris. Je ne sais plus qui a dit qu'au fond un artiste ne parle jamais que de lui-même et les chansons sont bien entendu un moyen pour Steve d'exprimer ses doutes et ses peurs.

Faisons d'abord un point sur la thématique développée par Steve. L'un des thèmes récurrent est celui du rêve ou plutôt du cauchemar, car il est le plus souvent source d'angoisse et de souffrance. Steve Harris est un grand rêveur et son œuvre regorge de références à ses rêves. Les similitudes entre les extraits suivants sont frappantes :

« Dans mes rêves tu es toujours là, tu es le fantôme, tu es le diable, tu ne cherches qu'à m'effrayer » – Phantom Of The Opera
« Avec ce cauchemar qui est en moi, le diable tient mon âme et il ne veut pas me laisser tranquille » – Prodigal Son
« Car dans mes rêves il est toujours là le visage diabolique qui pervertit mon esprit et me jette dans le désespoir » – The Number Of The Beast
« Cauchemars, des esprits qui m'appellent, cauchemars, ils ne veulent pas me laisser tranquille » – Still Life
« Je suis endormi au milieu d'un rêve, est-ce maintenant, se peut-il que l'ange de la mort soit venu pour moi » – Heaven Can Wait
« Sauve-moi de me torturer moi-même, même dans mes rêves » – Infinite Dreams
Ou encore :
« Redoutant de m'endormir et de faire encore ce rêve, il n'y a rien que je n'envisage, rien que je puisse comparer à l'intrusion des Démons dans mon esprit » – Dream Of Mirrors

D'autre part, il semble que Steve ait eu des expériences qu'il interprète comme étant extrasensorielles ou paranormales : impression de déjà-vu, d'être hors de son corps, confusion entre le rêve et la réalité, rêves prémonitoires et récurrents, télépathie, communication avec les morts, existences parallèles et antérieures, etc. Bien souvent il n'arrive pas à expliquer ni à exprimer ses sensations.

Ainsi :
« J'ai ces sensations et elles ne veulent pas s'en aller » – Prodigal Son
« Je ne me suis jamais senti si bizarre » – Still Life
« Je ne me suis jamais senti comme ça avant » – Heaven Can Wait
« Je ne me suis jamais senti comme ça auparavant » – The Educated Fool
« Je ne sais pas pourquoi je me sens comme ça » – Dream Of Mirrors

Ses rêves et expériences extrasensorielles l'ont amené à s'intéresser à la mystique et à l'occultisme et à cogiter sur l'existence d'une vie après la mort, sur la réincarnation et finalement sur le sens de sa vie.

 

Chronologiquement, dans l'ordre de sortie des albums d'Iron Maiden, on trouve la très poétique et très énigmatique chanson « Strange World ». C'est la première chanson où Steve aborde les thèmes du rêve, de l'illusion et des vies parallèles sans que l'on sache vraiment de quoi il veut parler.

Les idées se précisent sur Killers : « Prodigal Son » parle d'expérience extrasensorielles, des rêves et de la mort, « Purgatory » traite lui aussi des rêves et de la mort ainsi que des vies antérieures.

Puis, sur l'album suivant, « The Number Of The Beast », inspiré d'un rêve de Steve, évoque la confusion entre le rêve et la réalité (« Cela peut-il être vraiment réel ou bien un rêve insensé ») Et « Hallowed Be Thy Name » traite, à travers les dernières heures d'un condamné à mort, de l'angoisse de la mort et à nouveau de la confusion rêve/réalité (« est-ce vraiment la fin et non un rêve insensé », « que quelqu'un par pitié me dise que je rêve »). Je ne suis d'ailleurs pas d'accord avec ce qui est dit dans le Commentaire et je pense que le vers « la vie ici-bas n'est qu'une étrange illusion » est à prendre au premier degré. Rétrospectivement cela cadre beaucoup mieux avec les thèmes généralement abordés par Steve sur le rêve et la réalité et plus spécifiquement dans cette chanson.

Sur Piece Of Mind, les thèmes de la mort et des expériences paranormales sont repris dans « Still Life ».

Ce qui ressort de ces chansons des quatre premiers albums est principalement une impression d'impuissance. Les personnages sont passifs et tout au plus appellent à l'aide sans d'ailleurs qu'aucune aide extérieure ne vienne à leur secours. Le personnage de « The Number Of The Beast » est comme hypnotisé, celui de « Still Life » attiré et épuisé par ce qu'il voit dans l'étang, ceux de « Purgatory » et « Prodigal Son » implorent une aide extérieure. Pour Steve, l'homme semble prédestiné et ne peut en aucun cas échapper à son sort, ce qui est source d'angoisse.

On passe quelques années. En effet Powerslave ne comporte pas de chansons sur les doutes existentiels de Steve Harris. Sur l'album suivant il y a par contre « Deja-Vu » sur la possibilité de vies antérieures et surtout « Heaven Can Wait ». Dans cette chanson revient la même thématique sur la confusion rêve/réalité, la mort et l'au-delà. Toutefois, il apparaît ici une évolution dans la manière dont Steve aborde le sujet. En effet pour la première fois le personnage dont il est question montre un semblant de volonté pour contrer son destin : « Je partirai quand je serai prêt », « Je ne peux accepter que mon âme erre éternellement ».

L'histoire mystique du concept-album Seventh Son Of A Seventh Son a permis à Steve d'exprimer ses doutes de manière beaucoup plus intense que sur les albums précédents. « Infinite Dreams » est une véritable « confession » de Steve Harris sur sa peur de l'au-delà. Comme dans « Heaven Can Wait », il réaffirme sa volonté de ne pas subir son destin. Mais surtout, avoue que son problème véritable est de ne pas s'être trouvé (« aide-moi à trouver ma véritable identité, sans voir l'avenir »). Chercher à connaître l'avenir en interprétant ses rêves et ses expériences extrasensorielles serait pour lui le moyen d'enfin se connaître.

Cependant, est ce un véritable aveu ? Ne peut-on rapprocher ce texte d'une chanson bien plus ancienne ? En effet dans « Wrathchild », on trouve les vers suivant : « Et maintenant je passe mon temps à chercher partout un homme que l'on ne trouve nulle part. Jusqu'à ce que je le trouve, je ne m'arrêterai jamais de chercher ». « Wrathchild » est censé être l'histoire d'un jeune homme qui cherche son père mais les paroles sont assez vagues pour que l'on puisse y voir l'aveu, sans doute inconscient, d'un Steve Harris tout jeune mais déjà à la recherche de lui-même. N'est ce pas d'ailleurs le but, avoué ou pas, de tout homme de se connaître pour pouvoir donner ainsi un sens à sa vie ?

Apparaît aussi pour la première fois le thème de la réincarnation, repris à la fin de « The Clairvoyant ». De manière assez confuse Steve semble dire qu'il n'aura pas assez d'une vie pour faire ce qu'il a à faire, c'est-à-dire en l'occurrence se trouver lui-même. D'où l'idée de la réincarnation qui lui donnerait un sursis supplémentaire pour achever sa quête.

 

L'album suivant est une étape intéressante dans le cheminement de Steve Harris. Dans « No Prayer For The Dying », il lance une fois de plus un appel à l'aide mais pour la première fois il s'adresse à Dieu. La chanson « Fates Warning » fait elle aussi référence aux puissances antagonistes de Dieu et du Diable. Parallèlement les thèmes récurrents (rêves, expérience paranormales et extrasensorielles) auxquels nous étions habitués ne sont pas abordés.

Il semblerait que Steve ait compris que ses rêves et ses diverses expériences extrasensorielles ne peuvent apporter de réponses aux questions qu'il se pose et qu'il s'en remette alors à la puissance des divinités pour comprendre le sens de la vie. Alors Dieu est il la réponse ?

 

L'album Fear of the Dark nous montre que non. Il n'y est plus question de faire appel à Dieu. Au contraire on retrouve les thèmes classiquement utilisés par Steve dont « The Apparition » est une bonne synthèse. On peut aussi rapprocher ce morceau de « Twilight Zone » sur Killers car ces deux chansons mettent en scène un esprit qui revient hanter les vivants. Cependant la ressemblance s'arrête là. En effet « Twilight Zone » est dans la même veine fataliste que « Prodigal Son » et « Purgatory » alors que sur « The Apparition » apparaît la notion de libre arbitre : « Tu peux faire ta propre chance, tu crées ta propre destinée... Tu peux faire ce que tu veux ».

Ainsi après les deux voies, sans issues pour Steve, de l'homme soumis à son destin puis de l'homme soumis à la volonté de Dieu, voici qu'une troisième voie s'offre à lui, voie dans laquelle il a un rôle actif à jouer.

 

The X Factor sonne comme une rupture dans le cheminement de Steve Harris. Il est notoire que Steve venait de traverser une période difficile de sa vie tant au niveau personnel avec son divorce qu'au niveau professionnel avec le départ de Bruce Dickinson et l'arrive de Blaze Bayley au chant. Il en est ressorti l'album le plus profond et le plus sombre d'Iron Maiden. Deux chansons introspectives de Steve sont particulièrement intéressantes. Dans « Judgement Of Heaven » il remet en cause ses croyances et son existence (« tu remets en doute tes croyances, tes pensées intimes, ton existence entière ») ainsi que sa peur de l'au-delà (« Toute ma vie j'ai cru que le jugement des cieux m'attendait »). « The Unbeliever » illustre encore mieux le changement de Steve Harris. C'est ce que j'appellerais sa deuxième « confession ». « Toute ma vie j'ai fui, toute ma vie j'ai tenté de me cacher... Toute ma vie je me suis égaré » fait écho à « Infinite Dreams » et à « Wrathchild ». Pas étonnant que l'enfant n'arrive pas à trouver (et donc à devenir) l'adulte si celui-ci fuit sans arrêt.

Au lieu de chercher à connaître le futur, Steve ose enfin se tourner vers son passé et entame une réflexion sur la connaissance du bien et du mal. C'est alors que l'on comprend que sa peur de l'au-delà n'était qu'un leurre pour cacher sa véritable peur, celle de regarder en lui-même (« As-tu peur de regarder en toi-même, as-tu peur de ce que tu vas trouver ? »). Je pense que cet album est fondamental dans la carrière de Steve Harris en ce sens qu'il marque son passage à l'âge adulte et le début sur le chemin de la sagesse.

 

Cette nouvelle vie adulte est illustrée par la chanson « The Educated Fool » sur l'album Virtual XI. Bien que le doute soit toujours présent, c'est la première chanson introspective de Steve Harris d'où ressort un sentiment d'espoir immense. On peut même dire qu'il s'agit d'une renaissance : «  se peut-il que la vie ne fasse que commencer ? ». Après s'être tourné vers son passé, il sait maintenant qu'il peut utiliser son expérience pour donner un sens à sa vie (« J'ai toute une vie d'expérience, j'ai tant à donner »). Il fait appel au libre arbitre au lieu de se laisser aveugler par ses peurs ou de se tourner vers une puissance divine (« Je veux vivre ma vie par moi-même »).

 

Sur Brave New World, on retrouve l'idée du bien et du mal. Mais alors que sur The X Factor, il s'agissait uniquement du choix personnel entre le bien et le mal, ici, l'idée est élargie à l'ensemble de la société dans « Blood Brothers » et « The Thin Line Between Love And Hate » tout en gardant à l'esprit que chaque individu doit, au final, faire son propre choix. La réflexion n'en est qu'à son début pour Steve car s'il dit « À quel âge commence-t-on à savoir quel chemin l'on va emprunter ? » c'est que lui-même n'est pas encore capable de faire son choix.

En fait, la chanson « Dream Of Mirrors » montre bien qu'il est toujours en proie au doute. Cette chanson est assez similaire à « Infinite Dreams » quant aux idées et aux paroles. Cependant on voit que Steve Harris a parcouru un petit bout de chemin depuis l'album Seventh Son Of A Seventh Son puisque maintenant il commence à trouver ses propres solutions pour y voir plus clair dans sa vie (« Je ne rêve qu'en noir et blanc pour me préserver de moi-même »).

 

Sur l'album Dance Of Death, « Wildest Dreams » reflète l'état actuel du cheminement spirituel de Steve sur la voie de la sagesse et l'on voit le chemin parcouru. Il n'est plus question de fatalité, il n'est plus question d'angoisse, il n'est plus question de s'en remettre à Dieu. On sent que Steve, en affrontant son passé, a trouvé une nouvelle force pour donner un sens à sa vie (« Je vais exorciser les démons de mon passé... Je sens que je peux être pratiquement tout ce que j'ai toujours rêvé d'être... Quand je me sens au plus bas je me jure de ne plus jamais être comme ça »). Cette chanson fait aussi suite à « Wrathchild », « Infinite Dreams » et « The Unbeliever » sur la recherche de son identité : « Je me rappelle juste ce que je suis et je vois ce que je vais devenir ». Maintenant il s'est trouvé !

Enfin on peut comparer « No More Lies » à « Heaven Can Wait » dans laquelle, le personnage en question ne pouvait se résoudre à mourir à cause de son sentiment d'inachevé et souhaitait revenir sur terre. Ici au contraire, le personnage se sent tellement prêt qu'il a l'impression de rentrer chez lui (« Ma vie s'achève, l'heure et proche, je crois que je rentre chez moi »). Il n'a pas de regrets en regardant sa vie bien que lui aussi dise qu'il n'a pas achevé ce qu'il avait à faire. La réincarnation est à nouveau évoquée, mais je ne pense pas que l'on puisse ici parler de fatalisme de la part de Steve comme dans les premiers albums. Au contraire on sent cette fois l'absence de toute peur, une relative paix de l'esprit et une forme d'assurance car le personnage sait qu'il reviendra sous une forme ou une autre pour achever ce qu'il a à faire.

 

Alors, Steve Harris : esprit tortueux ou torturé ? Pensez-vous comme Bruce Dickinson « Oh bon sang, quel enfoiré torturé ce Steve parfois » ? Ou bien vous vous dites peut-être que c'est l'auteur de ces lignes qui a un sacré problème et que comme pour les sondages, on peut faire dire n'importe quoi à un texte. Pour ma part, je ne pense pas que les textes de Steve soient de simples historiettes en support de la musique mais bien l'expression de la part obscure de son âme. Cela ne peut pas être que des coïncidences, trop de choses sont apparentes (tiens, j'ai déjà vu ça quelque part !). Ceci dit, je me garderais bien de juger un homme uniquement sur ses écrits car tout homme est plus que la somme de ses parties. Mais il est certain que j'ai en très grande estime quelqu'un qui arrive à écrire sur des sentiments aussi profonds et qui a ensuite le courage de les exposer aux yeux de millions de personnes. Respect total Mr Harris.

Pour ceux qui seront arrivés jusqu'au bout j'espère que cet essai vous permettra de relire les textes de Steve d'un autre œil, bien sur de réécouter ses chansons d'une autre oreille et, comme pour moi, de ne les en apprécier que plus.

Syl
18 août 2005

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